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Ripça, quand la violence a tout arraché 

01/12/2022

Ripça, quand la violence a tout arraché 

« Ainsi parle le Seigneur Dieu : Ne le savez-vous pas ? Encore un peu, très peu de temps, et le Liban se changera en verger, et le verger sera pareil à une forêt. » Et le prophète Isaïe d’expliciter : « Car ce sera la fin des tyrans, l’extermination des moqueurs, et seront supprimés tous ceux qui s’empressent à mal faire, ceux qui font condamner quelqu’un par leur témoignage, qui faussent les débats du tribunal et sans raison font débouter l’innocent. » La réalisation du projet de Dieu qui est vie et bénédiction, s’accomplira par la dénonciation et la mise hors-jeux de la violence des humains. 

Et Dieu ne cessera d’appeler des vies humaines pour accueillir et incarner ce salut qui est paix et communion, et qu’Il voudrait tant que tous nous puissions goûter. C’est ce que nous rappelle l’histoire, terrible, de Ripça, la concubine de Saül où le sordide le dispute à une violence inqualifiable.

 

    Une sécheresse qui dure et dure encore à l’époque du roi David. La situation devient intenable. Selon un réflexe très humain – trop humain -, on cherche des responsables, des coupables… Et on en trouve ! On exhume un oracle qui exige la mise à mort des descendants de l’ancien roi Saül (2 Sa 21). On trouve alors cinq jeunes hommes, deux fils de Ripça la concubine de l’ancien roi, et cinq fils nés d’une fille de Saül. Tous sont conduits jusqu’à Guiléa, l’ancienne capitale où on les exposera (sur des croix ?) jusqu’à ce qu’advienne pour eux une mort lente et infamante. Personne ne proteste. Personne ne s’élève contre cette violence barbare et idolâtrique. Personne... Et les corps devront rester exposés à la vue de tous. « Alors Riçpa, fille d’Ayah » se met en route. Elle n’a pas pu empêcher l’inexorable mécanique de la machine politique et religieuse qui vient de broyer ses deux fils. Mais elle est là : il ne sera pas dit que les corps des siens resteront sans veille et sans soin. Elle reste debout, Mater Dolorosa, devant l’Éternel et la folie des hommes. 

 

    Face aux petits arrangements sordides de ses contemporains, durant des jours et des jours, Riçpa va veiller pour que les corps suppliciés ne deviennent pas la proie des bêtes sauvages ou des rapaces. Elle proteste ainsi du respect dû aux hommes, aux corps. « Elle prit un sac et l’étendit pour elle sur le rocher » : la terre gémit et pleure. Ripça, debout, incarne la clameur maternelle qui monte vers Dieu. Elle fait corps avec la protestation de Dieu face aux déchaînements des violences les plus archaïques… Et la sécheresse dure et dure encore... Les petits arrangements avec les superstitions archaïques n’ont pas fonctionné. Le roi David entend parler de la conduite de Ripça. Saisi d’admiration, il ordonne alors que les corps suppliciés soient enterrés dignement et que soient portées les dépouilles de Saül et de son fils Jonathan dans le mausolée royal. A la spirale de la vengeance peut succéder un espace de réconciliation et de pacification des cœurs et des mémoires. Alors - et seulement par la grâce de l’intervention de Ripça -, « Dieu se montra favorable au pays » (2 S 21, 14) et la pluie tomba en abondance sur la terre d’Israël. Entendons bien : Dieu n’a pas donné la pluie à la suite du sacrifice des descendants de Saül… Ce qui a provoqué son intervention dans ce déluge de bestialité, c’est la foi de Riçpa qui s’est efforcée de préserver la dignité des corps de ses enfants, les siens comme ceux des fils de la fille de Saül. Dans sa maternité élargie et blessée, elle place devant l’Éternel la chair de sa chair et attend d’En-haut une réponse, un signe… Comme l’écrit le frère Philippe Lefebvre, o.p., « Riçpa annonce que les femmes qui ont honoré la chair à temps et contre-temps, ont ouvert une brèche dans la violence du monde par où la vie s’est déversée du ciel. » Puisse la faille de la roche de Bethléem garder béante une telle ouverture dans les éboulis chaotiques et menaçants de nos histoires personnelles et collectives, faille veillée par celles et ceux qui ne renoncent pas.

 

P. Pascal-Grégoire