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« L’Église n’a plus le droit à l’erreur »

13/12/2021

« L’Église n’a plus le droit à l’erreur »

« Un voyeurisme blessant et mercantile »

Michel Cool, journaliste et essayiste

Je tiens d’abord à rappeler que les médias ont, encore récemment, joué leur rôle de lanceurs d’alerte concernant l’Église, et ainsi contribué à lever l’omerta sur les scandales de pédocriminalité. Ce souci de la vérité fait partie de la noblesse de notre métier de journaliste. Quand une enquête est faite dans le respect de la déontologie, elle contribue à la bonne santé de notre vie démocratique… ou même ecclésiale.

Le traitement médiatique de l’affaire Aupetit, en revanche, révèle à mes yeux les excès d’une certaine « dictature de la transparence ».

Les paparazzis ont toujours existé, mais on arrive à un niveau inédit. Sous couvert d’honorer l’exigence de transparence et de vérité, certains médias se compromettent dans un voyeurisme blessant et mercantile. Dans une société de l’information qui considère qu’il faut tout dire et tout savoir, le droit des personnes se trouve menacé. Je suis affolé – et affligé – de voir des journalistes se saisir d’une supposée défaillance de l’archevêque émérite de Paris pour ériger un tribunal des mœurs. Ce ne sont pas des juges !

Je crois que cette exigence contemporaine de transparence reflète à la fois une méfiance de la société envers ses représentants et une aspiration à davantage d’exemplarité de leur part. Mais c’est alors une exemplarité radicale : on veut des hommes blancs comme neige. Et s’ils ont failli, ils sont définitivement condamnés. Aux hommes d’Église, en particulier, on ne pardonne rien, surtout quand il est question d’une éventuelle liaison… À une époque où la position de l’Église sur la sexualité est si mal comprise, ce genre d’affaire se mue en argument idéal pour dénoncer l’« hypocrisie » ecclésiale.

Cette soif d’exemplarité et de cohérence devrait faire réfléchir les personnalités publiques sur leur authenticité. Quand quelqu’un accepte une responsabilité aujourd’hui, que ce soit en politique ou dans l’Église, il doit être conscient qu’il va être extrêmement exposé, et que tout pourra être retenu contre lui. Dans une société aussi regardante sur les gestes que l’on pose, une personne publique se doit d’être rigoureusement cohérente. Cela exige une grande vigilance, mais je crois que c’est possible. Édouard Philippe a bien réussi, depuis qu’il a quitté Matignon, à établir une sorte de cordon sanitaire autour de sa vie privée.

Je regrette parfois chez nos clercs une forme d’amateurisme, ou un manque de réalisme. Le pape lui-même a déjà été piégé. Les hommes d’Église doivent savoir qu’ils évoluent dans ce monde-ci, pas dans un autre ! Or ce monde-ci est rude et intransigeant : parfois excessivement sans doute, mais c’est ce monde-ci. Dans une société hypermédiatisée, rien n’échappe au micro et à la caméra et tout peut être interprété, d’autant plus à l’heure des infox. Et d’autant plus quand il s’agit d’une institution contestée et très jugée sur son positionnement moral.

 « L’Église n’a plus le droit à l’erreur »

Philippe Portier (1), sociologue, historien des religions et directeur d’études à l’École pratique des hautes études

Ce traitement médiatique m’a rappelé une réflexion datant des années 1960 du théologien réformé allemand Jürgen Moltmann, qui expliquait que les médias et l’Église sont désormais deux systèmes de sens en situation de concurrence. L’Église catholique, surtout en France, était auparavant en mesure d’influencer la sphère médiatique. J’ai pu le mesurer notamment en travaillant sur les archives des diocèses et des congrégations pour la commission Sauvé. À partir des années 1970, ce n’est plus le cas : l’Église ne tente même plus d’influencer la presse, le rapport de force s’inverse au profit du système médiatique.

Les médias ne se soumettent pas à l’image sacralisée qu’hier encore l’Église avait d’elle-même et qu’elle diffusait dans la société. De même, nous observons un déplacement du sacré. Les médias ont pris leur autonomie vis-à-vis de l’institution catholique et de ses valeurs. C’est ce que nous appelons la différenciation des sphères d’activité, qui est un élément central du processus de sécularisation.

En outre, nous constatons une très forte fragilisation de l’Église catholique. Elle ne peut plus avoir le droit à l’erreur et, dans sa situation actuelle, se trouve soumise aux informations données par les médias. Ces derniers trouvent leur légitimité dans le fait qu’ils répondent probablement à une aspiration de l’opinion publique. Ce tandem, constitué de la presse et de l’opinion publique, explique pourquoi l’« affaire Mgr Aupetit » s’est traduite non seulement par un scandale public, mais aussi par la démission du principal intéressé.

Aujourd’hui, l’Église suscite une forme de défiance du fait des actions passées, des abus sexuels en son sein révélés, illustrant une distorsion entre un discours officiel et des pratiques. Elle est d’autant plus soumise à la sphère médiatique qu’elle est fragilisée au sein d’une opinion publique qui ne comprend pas cette incohérence entre les paroles et les actes. Le dévoilement de la vie privée de Mgr Michel Aupetit et le fait que la presse aille aussi loin peuvent ainsi s’expliquer par une dérision à l’égard de l’Église poussée à l’extrême, sans autre finalité, ce qui caractériserait une sécularisation en fin de course.

Toutefois, il me semble que cette couverture médiatique révèle aussi quelque chose de la situation de l’Église, même affaiblie par la crise des abus sexuels, dans la société française. Le fait que nous parlons autant de cette affaire montre qu’il s’agit encore d’un corps en vie dont on attend une exemplarité morale. Même dans une société sécularisée, il reste des traces d’une catholicité implicite et diffuse.

Cela peut expliquer pourquoi, alors qu’un évêque devrait donner l’exemple d’une cohérence de vie, il peut être porté au pilori si l’on pense qu’il n’a pas respecté la promesse qu’il a lui-même faite.